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Peter Brook l'Africain

Laurent Sapir - 06.12.06

Après les grands mythes d’Orient, le légendaire metteur en scène Peter Brook monte aux Bouffes du Nord Sizwe Banzi est mort, un texte puisé en Afrique du Sud dans le théâtre des townships sous l’Apartheid.

banzi
Habib Dembélé et Pitcho Womba Konga

On a vraiment l’impression, Peter Brook, qu’avec cette pièce vous réactivez les sources du théâtre populaire…

Absolument, même si le mot fait un peu cliché avec son côté théâtre de rue années 68. Pour moi, populaire veut vraiment dire humain, proche des vrais sujets. Le théâtre populaire n’est pas là pour nous aveugler mais pour éclairer, dans ses aspects les plus durs ou les meilleurs, ce qu’est la vie de tous les jours pour l’humanité. Et comme on ne peut pas faire une pièce sur toute l’humanité, alors il faut trouver des sujets et là, en Afrique du Sud, il y avait un point de départ à la fois local et universel.

La pièce a pourtant été écrite dans les années 70

Mais elle pose des questions d’aujourd’hui ! Qu’est-ce que l’identité si on t’enlève ton nom ? Ici, on a affaire à quelqu’un qui va prendre la place d’un mort parce qu’il ne peut pas vivre sans l’équivalent d’un passeport. Pour aller de la campagne en ville, il doit justifier son existence avec des tampons. Ce n’est plus désormais une question liée à l’Apartheid, mais à la situation de millions de personnes à travers la planète. Si elles n’ont pas le document nécessaire, elles n’ont plus de droits, plus d’humanité, plus de droit de vivre.

Peu de décors, des cartons, des objets, qui suggèrent tout un monde. C’est l’enfance de l’art ou la magie de l’art que vous recherchez ?

Ce n’est même pas la magie de l’art. C’est la magie de la faculté humaine à imaginer toutes sorte de choses sans difficulté. Quand on va au théâtre et qu’on voit un immense décor, en tant que spectateur, l’imagination n’est pas animée, mais s’il n’y a rien du tout, alors on est dans le type de relation que l’on a avec un conteur. C’est peut-être ça l’enfance de l’art, au meilleur sens du terme... A vrai dire, rien n’excite autant l’imagination que quelqu’un qui vous regarde dans les yeux en évoquant quelque chose par la parole, par le geste, et on y croit ! Le théâtre n’a pas besoin d’autre chose que de cette relation –que vous pouvez qualifiez de magique- entre la présence d’un bon acteur qui sent des choses, qui a des moyens au bout des doigts, et celle du spectateur.

C’en est fini avec vous de la tyrannie de l’auteur…

Cette tyrannie est à l’œuvre au cinéma, avec tous ces gens dont on lit les noms à l’infini dans les génériques à la fin du film. Ils sont là pour obéir, parfois aveuglément, à la vision d’un auteur, et le film est bon ou pas selon la direction prise par l’auteur du film... Au théâtre au contraire, même s’il y a de grands auteurs, plus le travail est collectif, plus la scène prend de l’ampleur. Ils ont été plusieurs à écrire Sizwe Banzi est mort dans les townships, mais leur travail est parti de l’improvisation et du contact avec la réalité, avec ensuite cette distillation qui peut être amenée par l’auteur. Il ne s’agit donc pas d’imposer un point de vue unique. Pour moi, c’est toujours Shakespeare le modèle parfait ! Dans toutes ces pièces et à travers les centaines de personnages qu’il a créés, personne n’a jamais pu établir où était la voix de Shakespeare parce qu’avec génie et humilité, il laisse parler tout le monde. Jamais il n’impose un jugement moral sur les personnages. Même dans ses pièces les plus politiques, il laisse l’acteur et le public découvrir eux-mêmes les mécanismes qui sont cachés dans les situations. Il va ainsi au-delà de tous les schémas qu’on a ensuite tenté d’imposer à son œuvre.

"Sizwe Banzi est mort…" Une pièce de Peter Brook avec Habib Dembélé et Pitcho Womba Konga. Aux Bouffes du Nord à Paris jusqu’au 12 janvier

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