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Le péril rouge

Caroline Lee - 19.06.06

Un match France - Corée du Sud vu de l'intérieur, une nuit de juin à Séoul. Ou comment les bleus en blanc virent rouge.

La mode black-blanc-beur, apparue après la victoire des Français au Mondial 98, a bel et bien vécu. Les saisons changent, et désormais les Bleus voient plutôt rouge, ce n'est pas le match de dimanche qui viendra prouver le contraire. Depuis la traumatisante coupe du monde 2002, les diables rouges coréens sont en effet déchaînés.

Tour En Corée du Sud

Alors que les médias français polémiquaient encore sur la composition des Bleus, en Corée, c'est un pays entier qui se mobilisait pour soutenir son équipe. Depuis environ un mois, Séoul s'est transformé en espèce de gigantesque parc d'attractions à la gloire du football. Tout a commencé sur les murs et dans les supermarchés par l'apparition de produits collectors à l'effigie des joueurs et le placardage massif d'affiches géantes de « Be the Reds » et autres « Dream again 2006 ». Puis les échoppes de rues vendant tout l'attirail du supporter de base ont commencé à se disséminer dans toute la ville comme autant de foyers de propagation de la fièvre rouge : du classique T-shirt rouge en passant par les cornes de diable clignotantes et le tambour traditionnel coréen, les supporters ont à leur disposition tous les moyens possibles et imaginables d'exprimer leur ferveur. Car ici, la folie footballistique est un régal des yeux autant que des oreilles : le tonitruant « tai-han-min-guk »[1], scandé par les foules survoltées en 2002, étant un peu court, presque tous les chanteurs coréens ont jugé approprié de faire un titre, voire un album entier, dédié à la coupe du monde. Voilà donc la BO du quotidien des séoulites, à entendre en boucle dans la rue, les magasins, le métro, le bus, la TV, la radio etc. Puis les syndromes de la fièvre ont véritablement pris de l'ampleur : installation de stands réservés à la rédaction de notes / prières à l'attention de l'équipe, emballage façon Cristo de bâtiments dans des T-shirts rouges géants, érection de statues des joueurs sur les Champs-Elysées de Séoul, construction d'une Dream Ball avec écrans TV et hauts parleurs pour retransmettre l'évènement.

De tout évidence, quelque chose d'énorme se préparait et tout le monde voulait être de la partie. Le match étant retransmis à 4h du matin, nombreux sont ceux qui avaient pris leurs dispositions pour ne pas aller travailler le lendemain. Plusieurs sociétés ont accepté de décaler les horaires de travail de leurs employés, voire d'organiser la soirée foot entre collègues au restau ou au sauna. Certaines écoles ont carrément dispensé leurs étudiants de venir en cours le lendemain.

Il fallait donc s'attendre à voir du peuple cette nuit. N'empêche que débarquer au milieu d'une foule de 180 000 supporters, assis en rangs d'oignons, sur la place de la marie pour voir le match sur écran géant, ça impressionne. Et que dire alors de l'ineffable sentiment de solitude qui étreint l'unique supporter français venu ici tout de bleu vêtu... A la nuit tombée, ce sentiment se mue d'ailleurs en étrange inquiétude à mesure que les Coréens allument leurs cornes de diables clignotantes, transformant la place de la mairie en espèce de purgatoire surréaliste infesté de petits démons bien décidés à manger du Français.

Foule en Corée

A l'ouverture du score par Henry, c'est donc un pays entier qui est assommé (pendant que l'unique supporter français manifeste sa joie bien planqué sous un drapeau coréen). Pas question pour autant de se laisser aller, depuis le temps qu'ils prônent le « fighting spirit »... Les supporters ont la niaque, et chaque possession coréenne du ballon est accueillie comme un but marqué. La montée en puissance est tellement visible que le véritable but apparaît comme la suite logique des évènements et à dix minutes de la fin, on peut dire sans exagérer que le pays s'est levé comme un homme, les tambours ont rendu l'âme sous les coups de baguette des supporters fous de joie et les verres ont trinqué de toute part tandis que les Coréens montés sur ressort continuaient de sauter et de s'embrasser sous les feux d'artifice de la mairie.

Cette nuit-là, seul l'unique supporter français n'a pas partagé l'ivresse de tout un peuple...et s'est pointé à 8h au boulot le lendemain...

Notes

[1] République de Corée

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