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Pékin et la longue marche des travestis

Nicolas Sridi - 06.02.06

Révolution rose en catimini dans la capitale chinoise.

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A deux pas de la place Tiananmen, un petit bar caché au fond d’un vieux quartier de Pékin propose des parades bien différentes de celles des militaires. Dans la salle du deuxième étage, une matrone un tantinet lascive chauffe un public nombreux en cette fin de semaine.

Le spectacle commence par un défilé de mode sur fond de techno-dance un peu cheap. Rien de bien excitant de prime abord, si ce n’est que les acteurs sont tous des travestis ! Dans cette improbable cage aux folles « made in china » règne une ambiance bon enfant. Le public, essentiellement masculin, salue avec entrain les performances de Tang Sou, qui signifie "aigre-doux", ou Shui ling, "jeune fille belle comme un fruit bien mûr".

Au programme ce soir, c’est strass, paillettes et talons aiguilles mais aussi, plus surprenant, d’authentiques scènes de classiques chinois retraçant la longue marche ou l’invasion japonaise. Le spectacle est assez décousu et passe allégrement d’une ultrasoft danse des cygnes à des séquences assez hardcores plus proches du peep show.

Vincent, un expat français habitué des lieux depuis plusieurs années, s’étonne de l’arrivée de ces scènes plus hot et explique : « Il n'y a pas si longtemps, chaque travesti jouait une scène avec un “vrai“ homme puis retournait bien sagement à une table avec son compagnon, rien à voir avec les strings d’aujourd’hui. »

Les trois “Ni“ du gouvernement

Car il ne faut pas croire que tout va pour le mieux dans le Pékin du 21e siècle. Jusqu'en 2001, Shui Ling et ses consœurs étaient encore considérés par les autorités du pays comme des déviants atteints de maladie mentale. En Chine, l’homosexualité est toujours illégale bien que dépénalisée, et la sodomie n’a été décriminalisée qu’en 1997. Les lieux publics où se rencontrent les gays sont souvent la cible de raids policiers, au nom d’une loi contre l’hooliganisme.

Et ce malgré la politique digne de Confucius que se sont imposées les forces de l’ordre en la matière : « Ni approbation, Ni désapprobation, Ni promotion ». Notons cependant que la société civile semble évoluer plus vite que le pouvoir central. Dans un sondage réalisé par Internet en 2000, 49 % des personnes interrogées considéraient l’homosexualité comme une chose normale. Et selon le premier manuel d’éducation sexuelle pour jeunes paru en 2002, 60% des étudiants seraient tolérants vis-à-vis des homosexuels, contre moins de 10% dix ans auparavant.

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« Depuis tout petit, je sais aussi bien faire l’homme que la femme ! »

Revenons à Shui ling, une belle plante de 22 ans mesurant plus d’1m75 et, il faut bien l’avouer, la plus jolie diva du spectacle. Originaire de la province du Hunan, il vit à Pékin depuis qu’il a 18 ans pour finir ses études de danses folkloriques masculines. Si ses parents savent qu’il participe à des spectacles de travestis, ils ne sont pas au courant de son homosexualité. « J’ai toujours été entouré de femmes dans ma famille et, comme j’avais des traits féminins, elles s’amusaient souvent à m’habiller en fille et à m’apprendre à danser ».

Même si il a eu une copine pendant 6 ans, Shi Ling préfère les hommes et il monte sur scène plusieurs fois dans la semaine parce qu’il se sent à l’aise dans cette atmosphère. « Ici je gagne 1000 yuan par mois (100 euros), je pourrais en gagner 6000 ailleurs mais je viens ici pour me relaxer, pour me sentir bien. »

Pour lui, une seule raison fait que les spectacles de travestis sont tout juste tolérés par les autorités: la référence à l’ancienne tradition de l’Opéra de Pékin, qui voulait que les rôles féminins soient interprétés par des hommes. Rien à voir donc avec un quelconque changement d’attitude ou de mentalité, même si Shui ling reconnaît qu’être gay est encore plus difficile en province que dans la capitale. A l’avenir, il aimerait pouvoir quitter Pékin, pourquoi pas partir à l’étranger et continuer dans le domaine de la danse, une fois ses études terminées.

Quoi qu’il en soit, nul doute que la marche sera encore bien longue avant que la communauté homosexuelle soit véritablement reconnue en République Populaire de Chine.

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