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Marchandages autour des manuscrits d’un philosophe qui crachait sur l’argent.
Dans sa tombe, Emil-Michel Cioran (1911 – 1995) doit faire plus que se retourner. On redoute un tremblement de cimetière ! Lui qui vécut de peu, comme une sorte de Diogène moderne, dans un petit deux pièces, refusant à plusieurs reprises des prix littéraires parfois juteux, au nom de son mépris souverain des honneurs, du commerce des idées, des illusions humaines et de l’insignifiance universelle, le voilà objet posthume d’une vilaine bisbille marchande…

L’affaire en deux mots : Cioran avait légué tous ses manuscrits à une bibliothèque littéraire spécialisée dans les « fonds » d’écrivains. Mais voici que surgissent, dans une vente aux enchères, des liasses mystérieusement oubliées lors du débarrassage de son appartement, après la mort de sa compagne et exécutrice testamentaire, et récupérées par les débarrasseurs... La bibliothèque engage alors une action en justice pour bloquer la vente. Elle se fait rabrouer par un juge. Mais elle gagne en appel à la dernière minute – le jour même de la vente, à l’Hôtel Drouot, l’opération est annulée - c’était vendredi 2 décembre.
Cette triste entourloupe aura peut-être un effet heureusement pervers : donner envie de replonger dans l’oeuvre du magnifique acariâtre, qui intitulait ses recueils Syllogismes de l’amertume, La tentation d’exister, La chute dans le temps, De l’inconvénient d’être né…
Tenez, on en prend un au hasard, son premier écrit en français (il était Roumain), Précis de décomposition (1). On lit le début :
« Généalogie du fanatisme
En elle-même, toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences ; impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé… Ainsi naissent les idéologies, les doctrines, et les farces sanglantes.
Idolâtres par instinct, nous convertissons en inconditionné les objets de nos songes et de nos intérêts. L’histoire n’est qu’un défilé de faux Absolus, une succession de temples élevés à des prétextes, un avilissement de l’esprit devant l’Improbable. Lors même qu’il s’éloigne de la religion, l’homme y demeure assujetti ; s’épuisant à forger des simulacres de dieux, il les adopte ensuite fiévreusement : son besoin de fiction, de mythologie triomphe de l’évidence et du ridicule. Point d’intolérance, d’intransigeance idéologique ou de prosélytisme qui ne révèlent le fond bestial de l’enthousiasme. Que l’homme perde sa faculté d’indifférence, il devient un assassin virtuel ; qu’il transforme son idée en dieu ; les conséquences en sont incalculables. (…) Dans tout homme sommeille un prophète, et quand il s’éveille il y a un peu plus de mal dans le monde… »
Et vlan !
Les livres de Cioran sont toujours disponibles, les plus célèbres sont en poche. On trouve aussi la totale, pour environ 30 euros, chez Gallimard, collection Quarto. 1800 pages de maximes pessimistes, corrosives, paradoxales, dans une langue amoureusement ciselée… Quel beau cadeau de… non !!! j’ai rien dit !!!... au secours !!!...Emil menace de passer force 8 sur l’échelle de Richter !!!
Et un petit portail des amis de Cioran :
(1) Précis de décomposition est paru en 1949. Sa réédition en 1966, dans la célèbre collection de poche Idées-NRF, ne passa pas inaperçu des étudiants de l’époque. Et si Cioran était, autant que les Situationnistes, l’inspirateur occulte de mai 68 ?
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