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La vraie histoire de Huey P. Newton, leader des Black Panthers. Un héros?
«Wah, man! T’as vu ce keum? T’imaginerais que ce keum-là, il a kiffé avec les Black Panthers!?» Voilà ce qu’on me sort encore régulièrement et je ne me prive pas d’en jouer: «Exact, mec. N’en fais pas trop un fromage. J’avais ton âge. J’étais un blanc-bec, comme toi, et ça a fait partie de mon éducation sentimentale. Mais connais-tu toute l’histoire?» La griffe de la Panthère laisse durablement ses traces dans la culture black. Pour ma génération, c’était l’histoire des grands résistants qui se balançaient, comme Pierre Brossolette par la fenêtre de la Gestapo, pour être sûrs à 100% de ne pas craquer sous la torture. Chez les jeunes Blacks, le look cuir noir, fusil à canon scié des Panthers, et les martyrs comme Fred Hampton ne comptent pas pour peanuts. (Pour les débuts des Black Panthers, on les trouve dans le livre)

À vingt ans, je ne pouvais qu’adhérer à Malcolm X. J’avais assez ruminé ma rage, explosé par des réflexions du genre: «Celui-là, il vient de tomber de l’arbre!» Il suffisait d’entendre cette phrase une seule fois. Mais à la troisième... On choisissait le camp de Malcolm X, par défi. Sans trop réfléchir à ses excès qui frôlaient le racisme à l’envers. Malcolm X fut assassiné trop tôt pour qu’on sache comment il aurait fait évoluer son discours après les proclamations fiévreuses de sa stratégie de rupture. Deux événements eurent lieu avant sa mort qui m’autorisent, encore aujourd’hui, à enfiler une fois par an un vieux tee-shirt avec sa tête au carré.
Malcolm X rompit rapidement avec les Black Muslims et dénonça leur évolution vers la secte. De retour de La Mecque, il s’arrêta à Paris, qui faisait encore partie des lieux de pèlerinage afro-américain et s’en alla dîner chez un artiste anticolonialiste notoire dont les œuvres marquaient les années soixante. L’homme avait ramené une bouteille de rhum cubain. Après le dîner, l’artiste s’absenta. On raconte qu’el hadj Malcolm en profita pour vider la bouteille de rhum et entreprendre une conversation approfondie avec sa femme. J’aurais bien aimé voir si Malcolm aurait raconté cette anecdote dans ses Mémoires. Je ne vois pas la DST inventant cette histoire, vu la personne qui me l’a narrée.
On a abattu Malcolm X en février 1965. À nos yeux, la preuve par Y qu’un Noir américain était censé la boucler. Cela justifiait le respect pour le courage, sinon l’arrogance et le machisme,des Black Panthers. Enfin... Quand Eldridge Cleaver, en cavale en 1969, dormit chez moi, il n’y avait pas de rhum et ma compagne réussit à contenir le débordement vigoureux de sa testostérone. Spike Lee, ce petit jeune qui a bâti sa réputation en recyclant la révolte noire, est quand même le rejeton d’un grand chirurgien afro-américain du début du XX e siècle. À force de gonfler jusqu’au cliché les pantomimes de la culture ghetto, son genre de cinoche a fini par énerver tous les Noirs qui se trouvent leur place, qu’ils soient chirurgiens ou, comme cet Africain francophone, l’un des initiateurs de la première sonde américaine fabriquée par le Jet Propulsion Laboratory pour aller photographier la planète Mars. Alors Spike, tu le changes quand, le site où tu fais l’hagiographie d’Huey P. Newton? Voici l’histoire jusqu’à la dégringolade du héros. La vérité n’est jamais réactionnaire.

Huit ans plus tard. Huey Newton oublie les principes du parti. Les Black Panthers avaient joué la révolte massive du ghetto. Elle n’a pas eu lieu, même si les pauvres sont toujours aussi nombreux.
C’est à Oakland, en Californie, fin 1977. Une jeune femme noire attend le bus de nuit, quand un type de deux mètres sort d’une Cadillac et lui dit: «Monsieur Newton voudrait te parler. – Je ne connais pas. – Monte! – Non!» Le grand type est noir. L’autre type, plutôt petit, a le teint plus clair. Il sort un pistolet, menace la fille et l’embarque. Ils la promènent dans des faubourgs industriels bien poisseux. Là, le petit viole la fille. Puis il fouille dans son sac, lui rafle quarante-six dollars en billets, note son adresse, trouve une photo de gamins: «Ce sont les tiens? Alors, si tu vas voir les flics, couic!» Plus tard, la jeune femme reconnaît le visage de ses agresseurs sur les fiches du FBI. Le géant s’appelle Robert Heard, garde du corps de Huey Newton, le leader des Black Panthers. Le petit, plus clair, avec le pistolet, c’est Huey Newton lui-même. Pas d’erreur, il s’agit bien du Newton des années héroïques!
Huey P. Newton. De lui, on parlait sur un autre ton: c’était le fin, le penseur, un type aussi important, dans le bouleversement culturel, que Jerry Rubin, Tom Hayden, Stokely Carmichael ou Abbie Hoffman. Depuis Paris, on distinguait rarement ces nuances. À eux tous, ils constituaient simplement ce que l’on pouvait faire de mieux dans le genre en Amérique: noirs, révoltés, maoïsants, américains, violents certes, mais avec la légitimité des Noirs. «Les Black Panthers, putain, les Black Panthers!»

Et je suis là, en 1978, assis par terre... Et je relis cette liste dans New Time. (Pour les autres histoires, reportez-vous au livre)
Le mythe des Panthers a largement survécu aux rackets variés que certains, autour de Newton, ont pratiqué. On n’a pas élucidé le meurtre de Betty Van Patter, la comptable clean dont on n’a jamais retrouvé le corps. Les faits sont têtus, la liste des forfaits d’Huey Newton conséquente. Allez lire sur www.frontpagemag.com les résumés d’enquête de Kate Coleman ou les courriers de David Horowitz, l’homme qui, plus jeune, envoya Betty Van Patter travailler pour le BPP. Il ne s’en est pas remis et a quitté la gauche, d’écœurement. Vous pourrez y lire le roman live des déchirements et des veuleries.
La première manif qu’elle a organisée, en 1970, prenait la défense de Panthers qui avaient torturé Alex Rackley, un jeune militant accusé d’être un informateur. Un site de PBS, la chaîne publique américaine, a proposé un documentaire coréalisé par Spike Lee sur Huey Newton, qui ne dit rien de ses vilenies. Je ne vais pas vous priver du plaisir de découvrir par vous-même comment Cleaver a arnaqué les Nord-Coréens! Au milieu de la congrégation de révolutionnaires «mondains» qui ont accompagné Huey P. Newton au cimetière, une couronne de fleurs résumait, sobrement, la vérité: «Pour Huey: en souvenir des années du début. » Doit-on tout pardonner aux brutes parce qu’ils ont tenu tête aux flics pendant trois ans?
Extrait de Vaudou & Compagnies, le nouveau livre de Jean François Bizot (Ed. Actuel/Panama), disponible dans toutes les crèmeries.
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