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Le nouveau roman de Maurice Dantec, Cosmos Incorporated, file à 100 à l'heure sans se soucier des bordures et des codes de la science-fiction. Ceinture de sécurité obligatoire.

Maurice Dantec reste égal à lui-même, ou presque… Son nouveau roman, Cosmos Incorporated (Albin Michel) prouve, encore une fois, à quel point Dantec carbure dans le hors-norme sur le plan littéraire, n’hésitant pas à court-circuiter les paramètres érodés de la Science-Fiction. Sur le plan politique en revanche, il s’est (un tout petit peu) calmé, rassurant (à moitié, ou plutôt au tiers) tous ceux qui n’ont pas encore compris son pétage de plomb d’il y a quelques mois, lorsqu’il s’était affiché, sous couvert de lutte contre l’Islam, sur le site du Bloc Identitaire, un groupuscule de nazillons… Interview
On pourrait comparer Cosmos Incorporated à un bolide lancé à fond… Ceinture de sécurité obligatoire…
Peut-être. En fait, j’aime la littérature quand elle se retourne sur elle-même, qu’elle se creuse, qu’elle montre le trou noir originel à partir duquel elle est venue. J’ai essayé d’écrire un livre de science-fiction qui serait une espèce d’anti-science-fiction. La technique est arrêtée, la science régresse ou progresse à rebours. L’espace est barré, non pas par un acte législatif, mais tout simplement parce que c’est la fin de la technique, c’est la fin de l’homme et donc la fin de la volonté.
A l’époque du roman, 60 ans après, la volonté de conquête et de découverte n’est plus à l’ordre du jour. Seuls des espèces de space-punks, en bricolant des fusées dans leur garage, osent encore aller se placer en orbite. Je voulais montrer que la fin du monde n’allait pas ressembler à ce qu’on présente habituellement. Elle serait plus proche d’une fin de l’homme au sens où Nietzche l’entendait, et d’une fin de la technique qui lui est coalescente, puisque la technique est en nous, de la même manière que nous sommes dans la technique… C’est aussi une explication possible du titre : le monde (cosmos ça veut dire monde), est entré dans nos corps…
Et du coup les personnages sont de plus en plus space.
La plupart ne sont pas humains. Ils sont dans ce qu’on appelle aujourd’hui le post-humain, le néo-humain, le méta-humain, peu importe les qualificatifs. Il y a des androïdes, des hommes amplifiés, comme le personnage principal, des chiens bioniques qui parlent, différentes drogues qui transforment les systèmes nerveux centraux, des mutations bio-génétiques, et tout ça dans un hôtel.
Je suis un grand amateur de western, j’ai toujours aimé les grands espaces, et effectivement en commençant le livre, j’avais vraiment envie de partir d’un cliché: l’homme seul qui arrive dans la ville pour tuer un autre homme, et après de faire exploser cette base dans tous les sens.
A tel point qu'on ne sait plus trop si tel ou tel personnage existe réellement.
On est dans un monde qui est gouverné par des agences mondiales et par une technologie de contrôle social qui fait que notre corps est constamment surveillé. Donc pour un tueur professionnel, le seul moyen de passer les frontières et barrages de contrôle qui subsistent sur cette planète, c’est d’une certaine manière de ne pas exister, ou plutôt d’être en état de fabrication au moment où il passe ses frontières.
Cela me semblait une idée intéressante de partir d’un personnage qui n’était pas encore fait, mais qui allait se faire dans les premiers chapitres. Et cela m’a semblé encore plus rigolo et plus intéressant de faire en sorte que cette construction s’avère elle aussi une fiction. Je voulais établir un roman-gigogne, c’est à dire des romans inclus les uns dans les autres, dans lesquels à chaque fois le processus de création du roman et du personnage est remis à plat et “recommencé“.
Ce monde que vous anticipez a une devise : un monde pour tous, un dieu pour chacun.
Il faut comprendre que la volonté de gouvernance mondiale fera que tout le monde devra vivre dans un même monde où absolument tout se vaudra, y compris et surtout les transcendances anciennes et nouvelles. On sera dans un hypermarché des fausses transcendances. Chaque individu aura son dieu personnel, un peu comme dans la Rome antique où on avait une pléthore de dieux familiaux et où chaque maison avait sa figurine ou son idole.
On va donc revenir vers un monde de l’idolâtrie mais qui s’assumera complètement. Une idolâtrie individualisée et démocratisée sur un globe entièrement mondialisé. Le monde qu’on est en train d’inventer est très bizarre, puisqu'il y a la fois le refus de la vraie différence et le culte de la fausse différence, ce qui nous conduit dans un monde totalement indifférent à tout. Aux massacres, aux charniers, aux génocides et aussi à l’amour. On est aussi peu touché par la haine qu’on peut l’être par l’amour, et ça c’est quelque chose qui ouvre des perspectives assez terrifiantes. Comme disait Nietzche, “le désert croît, et croît sans cesse“.

C’est une façon de répondre aux polémiques qui vous accompagnent?
Je pense qu’il y a une grande partie d’incompréhension et aussi peut-être de ma part des expressions, ou des mots, qui ont dépassé ma pensée peut-être par moment… Ca m’est difficile de garder mon calme quand je vois des types se faire trancher la gorge en direct pendant qu’autour d’eux il y a d’autres types qui rigolent. Ca passe mal chez moi. Au moins nos parents ne s’étaient pas habitués à Auschwitz, et moi j’ai l’impression que quand il y aura un millier d’Auschwitz qui vont fonctionner, on sera complètement habitué, et on en aura plus rien à foutre…
Vous vivez à Montréal. Pas trop déprimant, le passage à Paris ?
C’est la France en tant que destin qui est en train de se perdre, c’est l’Europe en tant que civilisation qui est en train de s’effondrer, et c’est Paris en tant que ville qui est en train de se transformer en double ville. Une ville schizophrénique dans laquelle vous avez cette nouvelle bourgeoisie de la communication qui s’installe dans les nouveaux quartiers depuis deux ou trois ans, genre 11ème , et le grand camp de concentration périphérique (5 millions d’habitants à peu près) qui la cerne.
C’est très étrange Paris. En Amérique du Nord, le rapport centre-ville/ banlieue est complètement inversé. Les banlieues sont des banlieues riches et les centre-ville sont généralement pauvres, même si c’est en train de changer. Or, Paris et beaucoup de villes françaises se sont constituées sur le paradigme inverse. Quand on vit dans le 6ème arrondissement, par exemple, on subit assez peu l’asphyxie générale qui règne ici, et c’est précisément ça le problème: les gens qui tiennent et monopolisent les discours dans ce pays vivent ici. Moi, je viens de la banlieue.
La musique est toujours très présente dans vos romans. C’est presque comme une B.O.
Le rock est mort à l’époque où je situe le roman. La musique n’est plus que des intelligences artificielles plus ou moins robotisées qui la fabriquent à la chaîne, comme sur une chaîne de montage Ford. Elle n'est plus qu'une trace subconsciente dans le cerveau de mon personnage, comme si cette musique d’un autre siècle, se perpétuait à travers mon écriture dans le cerveau de mon personnage, mais uniquement comme souvenir.
On va donc rencontrer Nine Inch Nails ou de la musique électronique rock de la fin du 20ème siècle, 60 ans plus tard, comme quelque chose d’incongru. Comme si j’avais écris un thriller dans lequel, par tradition, j’aurais injecté du jazz, sauf que 60 ans plus après, je n’injecte pas du jazz mais de la musique de maintenant.
Ce n’est pas évident d’anticiper ce qui sera incongru des décennies plus tard
On vit la fin d’un monde… La musique, la littérature, le cinéma, tout va énormément changer dans les années à venir, et risque peut-être même de disparaître sous sa forme actuelle, malgré les innovations technologiques ou stylistiques. Je pressens plutôt une sorte de post-industrialisation généralisée de la culture.
La démocratisation générale liée à la mass-médiatisation individualisée va conduire à une sorte de méga hit-parade mondial… Cela apparaît dans le roman, quand le personnage est dans un taxi et entend une version d’InterStellar Overdrive des Pink Floyd, mais jouée par un quatuor de robots japonais. Il demande Franck Sinatra tant qu’à faire. Version originale s’il vous plaît.
Le 10 septembre à la Cigale, Dernière apparition publique de Dantec, 3 heures de débat, lectures, concert de Dead Sexy featuring Dantec, DJ, vidéo etc... Entrée libre dès 19h. Plus aucune entrée après 20h.
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